On est en redressement judiciaire. On a tout misé sur la santé.

Charles Dupoiron — Dirigeant, Yes We Dev
HEALTHTECH ENTREPRENEURIAT

YesWeDev est en redressement judiciaire. On a décidé de tout miser sur la santé numérique. Ce n’est pas un pivot opportuniste. C’est une décision prise sous contrainte, avec lucidité, parce qu’on n’avait plus le droit de se mentir.


Avant

Avant YesWeDev, on a créé plusieurs projets startups, qui n’ont pas trouvé leur cible. Plutôt que de déposer le bilan comme 95% des startups, on a choisi de rembourser chaque euro. C’est cette dette qui nous a mis en mode survie depuis le début de ma présidence, en 2020.

On avait des clients très disparates, des PME, des ETI, des clients fidèles depuis des années qui, au fil du temps, n’étaient plus forcément adaptés à nos nouveaux process. On passait d’une petite agence amateur à une agence avec de la maturité, des projets de qualité, des process qui imposaient un niveau d’exigence plus élevé, y compris côté client.

Toutes ces années, on a bien progressé : l’organisation, la technique, l’accompagnement, le fameux “savoir dire non”, qu’on apprend encore. On est passés d’une équipe très junior à mi-senior, avec des personnes qui ont jusqu’à sept, huit, neuf ans d’expérience. Moi le premier.

Ce qui ne marchait plus, c’est surtout le fait qu’on était généralistes. On avait un vrai problème commercial. Identifier notre cible, générer des leads, se faire comprendre, poser des budgets. Tout était douloureux. Signer, encore plus. On avait vécu l’âge d’or où les projets arrivaient tout seuls, sans stratégie commerciale. Du jour au lendemain, on s’est retrouvés comme toutes les autres agences, à devoir faire du commercial en manquant d’envie et de compétences.

On a travaillé avec plusieurs agences de commercialisation. On leur donnait de l’argent, ils travaillaient la stratégie, on mettait en place le plan. Après quelques semaines, on se rendait compte que cela ne fonctionnait toujours pas. Globalement, on a dépensé de l’argent pour peu de résultats.

Tout ça, avec une situation de survie qui nous empêchait de voir loin, qui nous empêchait d’analyser froidement, qui me gardait régulièrement la tête sous l’eau. On a trop fait confiance à ces prestataires en se disant “ils vont résoudre le problème, on n’a qu’à payer et les leads viendront tout seuls”.


Le déclic

En sortie d’études, j’ai créé Anathec il y a plus de dix ans. Une application dédiée à une niche de médecins de la douleur. À l’époque, freelance et sans réseau, j’étais trop petit pour entrer seul dans un SI hospitalier. J’ai dû passer par un éditeur crédible pour que le produit entre dans les établissements de santé. J’en suis resté le développeur principal parallèlement à Yes We Dev : dix ans à maintenir cet outil, à comprendre le métier, à construire la confiance avec les praticiens et avec l’éditeur.

Depuis un an, je retravaille sur Thalivia, la suite. Avec mon oncle Denis Dupoiron, anesthésiste, Prix Axel Kahn 2023 svp!, on reprend le projet avec une autre ambition : bâtir un référentiel de données médicales à l’échelle européenne. Objectif : rendre l’analgésie intrathécale accessible au plus grand nombre, en donnant aux chercheurs les données qui leur manquent.

S’attaquer à l’Europe, sur le papier, c’est flippant : des réglementations qui changent à chaque frontière (nationales et même régionales !), un hébergement de données de santé sous haute contrainte, des médecins inatteignables, des décideurs aux priorités divergentes, des enjeux culturels qu’on ne peut pas ignorer, etc.

Mais au fil de ce projet, que j’ai confié à Yes We Dev pour le développement, on a commencé à acquérir les compétences requises pour créer une application métier dans un écosystème santé. La réglementation, la cybersécurité, l’interopérabilité des solutions au sein de l’hôpital, entre médecins qui prescrivent et pharmaciens qui valident. Travailler avec des professionnels de santé qui n’ont pas le même rythme que nous, qui ne parlent pas le même langage, qui n’ont pas les mêmes contraintes.

J’ai aussi compris que les éditeurs en place ne sont pas infaillibles. Ce sont souvent de grosses structures, ralenties par leur taille et par la réglementation. La santé numérique avance lentement. Les décisions prennent du temps.

Nous, on est peut-être en retard sur certains fondamentaux, mais on a un avantage : la capacité à réagir. On sait accompagner un projet de bout en bout, parler conformité avec les référents réglementaires, RGPD avec les DPO, cybersécurité et interopérabilité avec les DSI. On met l’utilisateur final au centre sans noyer le projet dans des mois de réunions. Aussi, plus récemment, on sait travailler avec le nouvel outil à la mode, l’IA, vous connaissez ? ;) Ce sera le sujet d’un autre article, je suis tellement surpris des capacités que l’IA me procure dans ce pivot, c’est dantesque et effrayant à la fois.

Et là, fameuse idée dans la douche (oui, je fais partie de ces gens-là), on est en train d’appréhender toutes ces compétences pour Thalivia. Je développe mon réseau dans l’écosystème Santé. Autant embarquer entièrement Yes We Dev là-dedans. Verticalisons-nous vers la santé !

On a essayé différentes choses qui ne fonctionnaient pas. Là au moins, le cap est aligné avec les valeurs et l’énergie de YesWeDev. On travaille pour des gens qui majoritairement aident le bien commun, on a une équipe motivée, un secteur porteur. Ce n’est pas demain qu’on va arrêter d’avoir besoin de santé numérique, que ce soit dans le médico-social, le pharma, le medtech ou les industriels autour de la santé en général. Ce monde a besoin d’être massivement digitalisé pour remettre ceux qui font, au centre.

On a autant de compétences que les autres, on a juste besoin d’un peu plus de structure, un peu plus de crédibilité, et surtout réussir là où on a raté jusque-là : mettre en avant ce qu’on sait faire !


Le redressement judiciaire comme accélérateur

Accompagnés par notre expert-comptable et le collectif Tactique, on a compris que le redressement judiciaire pouvait être un outil pour sortir de cette survie quotidienne. Cette survie qui empêche de se structurer, de voir plus loin, de résoudre les vrais problèmes. On était tout le temps en train de régler des urgences court-termistes. À cette échelle, on ne prend pas les bonnes décisions.

Le RJ nous est apparu comme un outil pour apporter de la visibilité, faire un pas de côté et se dire : on va pouvoir se poser pour s’orienter.

On a rencontré notre futur administrateur judiciaire. En en parlant autour de nous, on a cru que c’était le bon choix stratégique.

Passée la décision, débarque la vraie vie !

La vraie vie dans un RJ, ça veut dire que du jour au lendemain tu passes dans un rouleau compresseur administratif. Un cadre légal, très rigide, par moments inhumain. On est très loin de ce qu’est YesWeDev, une entité vivante.

On a mis des semaines à trouver nos repères. Entre les interlocuteurs juridiques, comptables et judiciaires, les informations se contredisent, et ce que tu lis en ligne n’aide pas. On a monté des dossiers de formation pour des collègues, ils ont été refusés. On a perdu un temps précieux à comprendre comment baisser la masse salariale : qui part, dans quel ordre, à quelle vitesse, selon quel calendrier. Les réponses ne viennent pas toutes seules.

On pensait être accompagnés comme on nous l’avait laissé entendre devant le juge. En pratique, tu te retrouves seul face au changement de compte en banque, seul face aux choix de licenciement. On savait que ça allait faire mal. La charge mentale, le travail administratif qui explose, zéro visibilité. Je m’attendais à du blanc ou du noir. C’est tout sauf ça.

Pour autant, cela nous a mis dans une situation plus solide pour attaquer 2025-2026. Dans l’écosystème numérique, cette période a été terrible. Plusieurs concurrents de taille respectable, des boîtes anciennes, ont fini par fermer. Parler autour de vous aux ESN, agences, depuis fin 2024, c’est complicado.

On a d’abord tenté un premier pivot : s’occuper du code PHP vieillissant, de la reprise de systèmes en fin de vie, faire de l’upcycling de code. S’attaquer aux systèmes obsolètes, ce n’est pas sexy, mais on était motivés. On a fait appel à un grand nombre de décideurs autour des DSI que je remercie encore aujourd’hui de nous avoir donné de leur temps. Et on s’est rendu compte que notre offre technique en tant qu’agence, face aux besoins des DSI, ne collait pas. Les DSI qu’on a rencontrés avaient la tête ailleurs : facturation électronique, cyberattaques, recrutement de leurs équipes SI, RGPD, IA, data warehouses. La reprise de vieilles applis PHP était tout en bas de leur pile. Nous n’étions pas les bonnes personnes pour répondre à leurs priorités. Ce premier pivot fut un échec.


Ce que le terrain nous dit

Il y a quelques mois, il a fallu réagir. Et là, j’ai écouté mes tripes.

Cela faisait des mois que j’écoutais la raison, les conseils “soyons une PME comme les autres” et “faisons les choses bien”. Mais sacrebleu, quitte à tenter quelque chose, autant se diriger vers une destination excitante ! OK pour se dépasser mais rester sur mon idéal de vie : être content de se lever le matin.

Gros pas de côté. “All IN” sur la santé. Cela match avec les valeurs de l’équipe, nous avons les compétences. “Achtung, cela va être compliqué !”, tant pis, c’est déjà le cas. On a l’habitude d’apprendre, on a l’habitude de s’adapter. Chez nous, nous sommes tellement habitués à survivre que le changement est inscrit dans notre ADN.

En quelques semaines, 27 appels et déjeuners. Des DG, des chefs de projet, des consultants, des responsables innovation, des DSI, des médecins. Tous dans la santé numérique. J’ai passé beaucoup de temps à écouter, vraiment écouter, la fameuse écoute active que je travaille au théâtre d’impro depuis tant d’années. Faire preuve d’empathie pour aller chercher les signaux. Autour des établissements de santé, du médico-social, des industriels, du medtech, on a capté suffisamment d‘“intel” : il existe un monde où YesWeDev est à sa place.

Par contre, deux montagnes droit devant.

Les établissements de santé et tout l’écosystème : réseau accessible, mais on ne parle que de projets très longs. Il faut faire ses preuves, il y a des appels d’offres, l’acquisition se compte en mois à minima, années au pire.

L’industrie : medtech, pharma, diagnostic : un réseau fermé. Un petit milieu où les gens font confiance à leur propre expérience. Beaucoup de “moi j’ai déjà bossé avec lui, tu peux lui faire confiance”. Quand tu arrives de nulle part, c’est compliqué d’exister.

On apprend aussi que dans la santé, les professionnels ne sont pas forcément acclimatés au changement, contrairement à ce que je pensais. On découvre les explorateurs qui innovent en zone grise, à la limite de la légalité, on parle d’individus capables de bouger des montagnes. Et il y a les autres, qui avancent quand la réglementation les y oblige. Tu vis ta vie, tu fais du mieux que tu peux dans ton périmètre. Et d’un seul coup, une nouvelle réglementation arrive. Là, c’est simple : soit tu montes en compétence, soit tu meurs.

Ce que ces rencontres m’ont appris mériterait un article entier. Il arrive bientôt.


Où on en est

On a proposé le pivot à l’équipe. Avec un choix très particulier de ma part.

Je ne voulais pas forcer les gens à vivre quelque chose de compliqué. Je voulais qu’on y aille tous ensemble. Pour cela, ma proposition devait valoriser chaque personne, quel que soit le résultat. Si le pivot fonctionne et qu’on passe l’audience, tant mieux. Dans le pire des cas, tout le monde sort grandi : des compétences en santé numérique, ça se revend partout. C’est un coup double que je me suis forcé à jouer, c’est l’ADN de YesWeDev : se préoccuper de l’humain. Trouver une stratégie qui sert l’entreprise dans le cas positif et l’individu dans le cas négatif. C’est comme ça qu’on met les énergies dans le bon sens.

Une partie de l’équipe ne suit pas le pivot. On fait ça intelligemment, en gardant l’humain au centre. On les aide à trouver une nouvelle voie. Et de l’autre côté, on se retrouve avec une petite équipe dynamique, motivée, qui a envie de trouver son ikigai.


Ce qu’on a choisi

Le RJ nous aide, parce qu’il nous force dans une situation inconfortable. Face au mur, c’est là où tu réfléchis le mieux. Plus tu as de temps pour un projet, plus tu mets de temps à le faire. Là, il y a un mur. Donc il faut décider. Réagir. Pas trop réfléchir, parce que sinon ça ne marche pas.

Le monde aujourd’hui est incertain. Personne n’a de visibilité. Autant s’adapter à travailler dans le flou. Et travailler dans le flou, finalement, c’est suivre ses intuitions.

Pour récolter nos fruits, le meilleur moment pour planter un arbre, c’était il y a 10 ans. Le deuxième meilleur moment, c’est maintenant.


Pour aller plus loin :